Mes maîtresses

Je ne me souviens pas de la toute première, celle de la onzième. À l’époque, c’est comme ça que les classes étaient nommées. Le primaire allait de la onzième à la septième. Venaient ensuite les classes du lycée, de la sixième à la terminale.

Par contre, je n’ai jamais oublié la suivante : celle de la dixième (soit le CE1 actuel). Je m’en souviens pour deux raisons : la première est que je possède toujours la photo de classe de cette année-là et la seconde parce qu’elle était si gentille, si jolie, si élégante, qu’elle m’enthousiasmait. Je vous laisse juge.

Pendant toute l’année où j’ai travaillé avec cette maîtresse, j’ai été heureuse … et j’ai mangé mon pain blanc. La maîtresse de l’année suivante ne correspondait plus à mes critères esthétiques, mais ce n’était pas le plus grave.
D’abord, elle s’appelait Mademoiselle Trouillet et elle nous flanquait carrément la trouille, mais ce n’était pas le plus grave.

Ensuite, il y avait dans la classe une bande de petites chipies ; par exemple, celle assise à côté de la maîtresse (comme par hasard !) avec la croix de bonne élève accrochée fièrement à la poitrine, le petit sourire un tantinet supérieur et les chaussettes toujours  bien tirées. Quelle pimbêche !
Mais ce n’était pas le plus grave puisque j’avais deux très bonnes copines : Cécile Blancheteau et Maria-Ines Schneider.

Le plus grave est arrivé vers la fin de l’année scolaire. Rien que d’y penser j’en tremble encore.
Nous étions en train de répéter la chanson que nous devrions chanter quelques jours plus tard, à la fin de la distribution des prix. C’était une chanson inoubliable : Ce n’est qu’un au-revoir, mes frères.
Bien que très jeune encore, j’avais  pu me rendre compte d’une de mes infirmités : je chantais faux ; pas un peu faux, ou moyennement faux : non, complètement faux, abominablement faux !

Mais j’aimais bien chanter et j’escomptais que ma voix passerait inaperçue au milieu des autres pourvu que je chante doucement.
Or donc je chantais entourée de mes collègues de classe et tandis que les paroles sortaient de nos gosiers, je voyais Mademoiselle Trouillet qui avançait dans les rangs avec un air encore plus revêche que d’habitude.
Elle avançait, elle avançait, et plus elle avançait plus elle regardait d’un côté de la classe : le mien !
Elle se rapprochait et d’un coup ma vie se brisa : Toporkoff, dit-elle de sa voix bien timbrée, vous pouvez vous arrêter de chanter !
C’était sans appel et jusqu’à ce jour je me souviens de l’effroi qui me saisit . Ce jour là j’ai compris l’injustice de la vie et la notion de double peine même si l’expression n’était pas encore utilisée me semble-t-il. Non seulement j’avais un handicap, celui de chanter faux, mais de plus on m’interdisait de chanter, c’est à dire qu’on m’excluait du groupe de mes camarades, on m’interdisait de participer à la fête, on m’interdisait d’être heureuse.
Ah lala, je ne t’en veux pas Mademoiselle Trouillet, mais quand même, je suis toujours traumatisée ! Heureusement tu étais une très bonne maîtresse et tu nous a appris les conjugaisons, la grammaire, les accords du participe et plein d’autres choses, toutes bien utiles dans la vie.

Laisser un commentaire